Ton histoire du Cameroun à Polytech Lille montre une incroyable determination. Peux-tu nous raconter ton parcours et ce qui t’a menée vers le numérique ? Comment as-tu surmonté les éventuels freins et doutes dans ce domaine que l’on sait très masculin ?
Née au Cameroun et ayant grandi dans un quartier prioritaire de Toulon, j’ai développé, très tôt, un sens des responsabilités, qui m’a conduite à m’engager pour l’égalité des chances. Mon intérêt pour le numérique, lui, est né bien plus tard, presque par hasard. Le déclic s’est fait en dernière année de mon DUT de journalisme. J’ai décidé de me spécialiser en web et l’un de mes professeurs nous a invité à participer à une réunion nationale autour du data journalisme. C’était une journée extraordinaire, je redécouvrais les chiffres que j’avais abandonnés depuis longtemps, les journalistes manipulaient graphiques, tableaux de bord, données… Même si je ne comprenais pas tout, je me suis dit : “Moi aussi, je veux faire ça, comprendre ces chiffres, ces graphiques…”..
N’ayant pas de bagage scientifique, j’ai décidé de tout recommencer en DUT en data, malgré mes faibles ressources financières et le contexte difficile lié au COVID. La réorientation a été rude, mais je me suis accrochée. Mes professeurs m’ont véritablement transmis leur amour des chiffres. Ils m’ont contaminée, littéralement. L’alternance m’a ensuite offert une première immersion concrète et a renforcé ma volonté d’aller plus loin. Animée par la fierté de viser ce que je croyais hors de portée, j’ai décidé de poursuivre dans une école d’ingénieur. C’est ce parcours qui m’a amené à intégrer, en 2022, Polytech Lille.
Ce n’était pas tant le côté masculin du domaine qui me freinait, mais plutôt l’idée que je ne serais pas crédible. Soutenue par mon compagnon et certains professeurs, j’ai réussi à transformer mes doutes en moteur de réussite.
Lors de ta dernière expérience professionnelle, tu as travaillé à la croisée de la data science et de l’intelligence artificielle, en développant des outils d’automatisation et d’analyse pour la santé. Peux-tu nous en dire plus sur ces projets ? Quels défis techniques ou éthiques as-tu rencontrés en travaillant sur des données de santé, et qu’est-ce que cette expérience t’a appris sur le rôle de l’IA dans ce secteur ?
En alternance chez AXA, j’ai travaillé sur des projets mêlant actuariat, data science et intelligence artificielle, notamment autour de la prévoyance santé. L’enjeu principal était d’automatiser des calculs complexes, initialement faits manuellement par les actuaires, afin d’évaluer les risques et définir les provisions financières à anticiper pour les entreprises clientes. Cela impliquait de modéliser en Big Data des contrats, en utilisant Python, Spark et l’environnement Databricks sur Azure. Ce fut un défi technique, surtout sans formation initiale dans le domaine.
Cette expérience m’a fait prendre conscience de l’importance cruciale, aujourd’hui, de maîtriser les outils numériques et les algorithmes. C’est une véritable responsabilité citoyenne. On ne peut plus détourner le regard : l’intelligence artificielle est là, et il est essentiel de comprendre son fonctionnement pour rester acteurs de ses usages. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’IA : il s’agit de savoir, comprendre et agir. C’est aussi pourquoi il est fondamental d’encourager les femmes à investir ces domaines, pour qu’elles participent pleinement à façonner un numérique plus juste, plus inclusif et plus éclairé.
Tu es lauréate du prix Femme du numérique décerné dans le cadre du concours Ingénieuses 2025.Qu’est-ce que ce prix représente pour toi ? Et que signifie être une femme dans le numérique aujourd’hui ?
Ce prix est une reconnaissance précieuse de mon parcours atypique. Devenir ingénieure sans être passée par une prépa, sans passion initiale pour les maths, c’est possible et aujourd’hui, je me sens un peu plus légitime. Être une femme dans le numérique, c’est aussi porter un message d’ouverture : il n’existe pas un seul profil pour réussir dans ce domaine. C’est ce message que j’ai envie de partager.
Ainsi, comment permettre à plus de jeunes filles de se sentir « légitimes », selon toi ?
Il faut des programmes comme TechPourToutes, qui donnent au jeunes femmes les moyens de s’orienter vers ces métiers. Dès le début de mon parcours dans le numérique, j’ai rejoint ce type d’initiatives. Il est essentiel de faire découvrir nos métiers aux filles, en particulier à celles issues des zones rurales ou des quartiers prioritaires. Ces actions leur permettent de se projeter, de comprendre la richesse des métiers qui se cachent derrière les mots « ingénieur » ou « numérique », et surtout de réaliser que ce n’est pas réservé à une élite. C’est une responsabilité collective : en tant que spécialistes du numérique, nous devons prendre le temps de présenter nos métiers à celles qui, souvent, n’en soupçonnent même pas l’existence
Quel message aimerais-tu transmettre aux jeunes filles qui souhaitent se lancer dans les domaines scientifiques ou technologiques ? As-tu des conseils à leur donner ?
« Ce n’est pas une question de genre, mais de confiance. Il n’y a pas un seul profil pour réussir dans le numérique. Ce n’est pas nécessaire d’être passionnée par les mathématiques dès le départ ni de maîtriser le codage. Ces compétences s’apprennent avec le temps, alors laissez-vous l’opportunité de vous former, et d’apprendre. »
J’aimerais dire à toutes les jeunes filles qui souhaitent se lancer dans les sciences ou les technologies, que ce n’est pas nécessaire d’être passionnée par les mathématiques dès le départ ni de maîtriser le codage. Ces compétences s’apprennent avec le temps, alors laissez-vous l’opportunité de vous former, et d’apprendre. Je pense qu’il faut vous renseigner sur les différents métiers du numérique et de l’ingénierie pour découvrir ce qui vous passionne vraiment. Personnellement, c’est de comprendre comment les choses fonctionnent et à quoi elles vont servir qui m’intéresse, l’impact de ce que je crée lus que la technique en tant que telle. En prenant du recul et en découvrant les possibilités qu’offrent les sciences, vous pourrez rêver grand et trouver votre voie. Ce n’est pas une question de genre mais de confiance. Vous en êtes capables.